
Histoire du jeu de cartes de poker : la carte française
Ce n'est pas l'Amérique qui l'a inventé. Comment les enseignes françaises ont rendu l'imprimerie moins chère, comment est né le joker à l'euchre et comment l'Angleterre a fixé les 52 cartes.
Le jeu de poker n'est pas né dans un casino du Mississippi. Pourquoi les enseignes françaises ont rendu l'imprimerie moins chère, comment l'Angleterre a fixé les 52 cartes, d'où sort le joker et pourquoi l'as de pique porte un timbre fiscal.
Le mythe qu'il convient de démonter d'abord est celui du casino : beaucoup imaginent que le jeu de poker « est né » sur les bateaux à vapeur du Mississippi ou dans le Far West. Non. L'histoire du jeu de cartes de poker est, au fond, l'histoire d'une décision industrielle froide et brillante : simplifier le dessin pour imprimer moins cher. Ce jeu de 52 cartes avec cœurs, carreaux, trèfles et piques que tu utilises aujourd'hui pour le poker, le bridge, la magie ou le /fr/content/17-types-de-jeux-de-cartes n'a pas surgi d'un coup ni en Amérique : c'est le résultat de plusieurs siècles d'évolution européenne depuis les mêmes cartes mameloukes dont descend le jeu espagnol. Je vais te le raconter avec des dates fermes et en séparant, encore une fois, le documenté du conjectural. Car ici aussi il y a beaucoup de légende à répéter avec précaution.
Le point de départ : une mosaïque d'enseignes
Comme je l'explique dans l'/fr/content/32-histoire-du-jeu-de-cartes-espagnol, les cartes arrivèrent en Europe depuis l'Égypte mamelouk vers 1370, avec des références authentifiées à partir du dernier quart du XIVe siècle. Mais il convient de se mettre dans la tête d'un Européen du XVe siècle : pour lui n'existait pas « un » jeu de cartes. Existait une mosaïque de systèmes d'enseignes qui cohabitaient et se concurrençaient. Dans la Péninsule et l'Italie méditerranéenne régnaient les enseignes latines —coupes, deniers, épées, bâtons—. Dans le monde germanique et suisse, autre chose : cœurs, feuilles, grelots et glands. Chaque système impliquait un dessin distinct et, surtout —note ceci, car c'est la clé de toute l'histoire—, un coût d'impression distinct.
Ce jeu de 52 cartes partage sa racine ultime avec l'espagnol : les deux descendent du même tronc islamo-médiéval. La bifurcation ne fut pas d'origine, mais de style et d'économie. L'avoir clair évite l'erreur la plus commune de toutes : penser que le jeu de poker est « plus moderne » ou « plus avancé » que l'espagnol. Il ne l'est pas. C'est une branche distincte du même arbre, qui a prospéré pour des motifs industriels, pas par supériorité conceptuelle. Un jeu n'est pas meilleur qu'un autre ; c'est la solution d'un problème économique distinct.
Il vaut la peine de s'attarder sur cette mosaïque, car elle explique beaucoup de choses qui nous paraissent aujourd'hui arbitraires. Pourquoi les trèfles sont-ils noirs et les cœurs rouges ? Parce qu'ils viennent des glands et des cœurs germaniques, réduits à deux encres. Pourquoi la pique ressemble-t-elle si peu à une vraie épée ? Parce qu'elle ne procède pas d'une épée latine, mais de la feuille (Laub) allemande, stylisée jusqu'à devenir une pointe de lance avec pied. Pourquoi le losange s'appelle-t-il « diamant » en anglais (diamond) et « carreau » en français ? Parce que chaque langue a baptisé comme elle a pu une forme géométrique abstraite qui ne représentait plus rien de concret. Tout le jeu de poker est, en réalité, un palimpseste : sous chaque symbole français il y a un symbole allemand effacé, et sous la structure entière il y a un squelette mamelouk. Il convient de le garder présent chaque fois que quelqu'un te vend une « signification ancestrale » des piques ou des cœurs : la signification, s'il y en eut une, s'est perdue dans la traduction d'une enseigne à une autre il y a plus de cinq cents ans.
Et une note qui surprend presque tout le monde : le système germanique n'a pas disparu. Les jeux d'enseignes allemandes —cœurs, feuilles, grelots, glands— et les suisses restent vivants aujourd'hui en Bavière, Autriche, Suisse et une bonne partie de l'Europe centrale, où l'on joue au Skat, au Jass ou au Schafkopf avec eux. Autrement dit, le jeu de poker n'a pas « remplacé » les autres dans une marche triomphale inévitable : il a gagné la guerre commerciale mondiale, mais les jeux régionaux ont résisté dans leurs places fortes, comme l'espagnol a résisté dans la sienne. L'histoire des cartes n'est pas celle d'un système qui écrase les autres, mais celle de plusieurs systèmes qui cohabitent encore, chacun fort là où il l'est.
Le trait de génie français : deux couleurs et des formes plates
Vers 1480, en France, se fixa un système de quatre enseignes dérivé des enseignes allemandes :
- Cœurs — cœurs ♥ (des Herz allemands)
- Carreaux — carreaux ou losanges ♦
- Trèfles — trèfles ♣ (des glands, Eichel)
- Piques — piques ♠ (des feuilles, Laub)
La clé ne fut pas esthétique, elle fut comptable. Les enseignes latines et germaniques exigeaient des dessins complexes —épées entrelacées, coupes en relief, glands, bâtons— qui obligeaient à une xylographie détaillée ou à une enluminure à la main. Les symboles français, en revanche, sont des formes géométriques simples et d'une seule couleur : on pouvait les pochoirer avec des gabarits découpés et seulement deux encres, rouge et noir. Visualise un instant : imprimer une épée latine entrelacée exigeait un bloc de bois gravé en détail et, souvent, une retouche manuelle carte par carte. Un cœur ou un carreau sont une tache plate que n'importe quel pochoir reproduit identique dix mille fois sans que le pouls de personne ne tremble. Réduire le problème à « deux couleurs et formes plates » transforma le jeu de cartes en l'un des premiers produits véritablement sériables de l'imprimerie européenne.
Voilà la raison, et pas une autre, pour laquelle le système français finit par s'imposer dans une grande partie du monde, selon ce que s'accordent l'International Playing-Card Society et la littérature spécialisée. Le jeu français ne gagna pas parce qu'il était plus joli —c'est discutable, et moi les gourdins castillans me semblent superbes— ; il gagna parce qu'il était imprimable presque gratuitement en comparaison. Et cette logique relie directement ce que je raconte dans l'/fr/content/32-histoire-du-jeu-de-cartes-espagnol sur l'industrialisation de Fournier : dans les deux cas le facteur décisif n'est pas le symbolisme, c'est l'économie d'échelle. Qui produit moins cher et distribue plus loin fixe le standard. Le jeu de poker est, en grande partie, un triomphe de la logistique.
Il y a ici une leçon d'histoire économique qui dépasse les cartes. Le jeu français est l'un des premiers exemples documentés de la façon dont une innovation de procédé —pas de produit— peut balayer un marché. Le produit, au fond, était le même : quatre enseignes, chiffres et figures pour jouer. Ce qui changea, c'est comment on le fabriquait. C'est exactement le même principe qui, des siècles plus tard, expliquerait le triomphe de la chaîne de montage ou de la conteneurisation du transport : parfois ce n'est pas celui qui fait quelque chose de mieux qui gagne, mais celui qui le fait beaucoup moins cher à grande échelle. Que cette leçon puisse se raconter un jeu de cartes en main est l'une des raisons pour lesquelles l'histoire des cartes est si bonne pour comprendre l'histoire tout court. Un objet trivial garde en lui toute la logique de la première industrialisation.
Valet, dame, roi : le cavalier perdu en chemin
Le jeu français standardisa trois figures par enseigne : valet, dame et roi. Face à l'espagnol —qui conserve sota, caballo et rey—, le français substitua la dame au cavalier. Ce n'est pas que le cavalier n'existait pas : dans les jeux de tarot apparaît bien un cavalier entre la dame et le valet, preuve que la figure équestre était là et fut écartée délibérément dans la carte de jeu courant. Chaque tradition choisit son casting. Le détail de quelles enseignes et figures a chaque famille, je le développe dans /fr/content/34-enseignes-du-jeu-de-cartes-de-poker.
La standardisation anglaise : le motif anglo-américain
Attention à un autre malentendu habituel : ce que nous appelons « jeu de poker » n'est pas exactement le jeu français, mais le motif anglo-américain, une version anglaise de celui-ci. L'Angleterre importait des cartes françaises de Rouen et d'Anvers déjà vers 1480 ; les cartes les plus anciennes du motif anglais datent d'environ 1516. Le motif moderne tel que tu le connais est le résultat du redesign du vieux motif de Rouen qu'effectuèrent Charles Goodall et fils tout au long du XIXe siècle. Ce sont 52 cartes —treize par enseigne : as, 2 à 10, V, D, R—, avec indices dans les coins et dos décoré. Cette standardisation fut relativement tardive par rapport à l'évolution continentale, mais elle devint universelle grâce à l'essor mondial du whist, du bridge et du poker. C'est pourquoi ce motif s'appelle aussi, sans exagérer, « international ».
Plusieurs détails de ce motif méritent explication, car aujourd'hui nous les tenons pour évidents sans savoir que chacun résout un problème concret d'une partie réelle :
- Les indices dans les coins —la petite lettre et la petite enseigne en haut— sont une amélioration du XIXe siècle. Ils permettent d'éventer la main et de la lire en serrant les cartes au lieu de les déployer. C'est la solution anglo-saxonne au même problème que la « pinta » en Espagne.
- Les coins arrondis évitent l'usure et le marquage involontaire qui trahissait les cartes usées à un joueur attentif.
- Le dos décoré et symétrique empêche d'identifier les cartes par des marques du verso, et c'est en outre ce qui rend possible le cardistry et la cartomagie modernes.
- Les figures « à double tête », symétriques en haut et en bas, évitent d'avoir à tourner la carte et, au passage, cachent si tu as des figures en main.
Aucun n'est un caprice de designer. Le jeu de poker est, en réalité, un objet profondément « d'ingénieur » : des siècles de parties réelles polissant chaque arête. Quand aujourd'hui tu éventes une main sans réfléchir, tu utilises plusieurs solutions du XIXe siècle à des problèmes qu'avaient les joueurs du XVIIIe.
Il convient de démonter ici un autre mythe très ancré : celui du « motif éternel ». Beaucoup imaginent que les figures du jeu anglais —ce roi de cœur qui semble se planter l'épée dans la tête, ce valet à un seul œil— viennent du Moyen Âge sans un seul changement. Ce n'est pas le cas, quoiqu'il y ait un fond de vérité enterré. Le motif anglo-américain descend de l'ancien motif de Rouen, que les Anglais importaient depuis la fin du XVe siècle ; avec le temps, les graveurs anglais copièrent des copies de copies, et à force de recopier le dessin se dégrada et se « figea » en formes que plus personne ne comprenait tout à fait. Le fameux « roi suicidaire » de cœur ne fut pas dessiné ainsi exprès : c'est probablement le résultat de ce qu'en un point de cette chaîne de copies, un graveur perdit la hache ou la lance que le roi tenait et il ne resta que le bras. Autrement dit, le jeu de poker conserve des erreurs fossilisées de transmission, comme un manuscrit copié à la main pendant des siècles. Cela le rend, si possible, plus fascinant : ce n'est pas un design rationnel imposé d'en haut, mais un objet qui traîne les cicatrices de sa propre histoire de reproduction.
Whist et bridge : le moteur social qui manquait
Nous résumons souvent le triomphe du jeu de poker en un mot —« poker »— et c'est injuste avec l'histoire. Avant le poker il y eut un autre moteur, plus respectable socialement et, longtemps, beaucoup plus répandu : les jeux de levées de la famille du whist, qui au XVIIIe siècle supplantèrent le vieil hombre espagnol et devinrent le divertissement de salon par excellence de la bourgeoisie britannique. Le whist engendra une littérature propre de traités et de règles —Edmond Hoyle publia son célèbre traité au XVIIIe siècle— et, déjà entré le XXe siècle, évolua vers le bridge, qui devint un phénomène social de masse dans le monde anglo-saxon. Il est important de comprendre ceci car cela explique un détail physique : l'existence même de la taille « bridge », plus étroite, naît du besoin de tenir confortablement treize cartes en éventail dans un jeu de levées. Le jeu de cartes ne s'est pas mondialisé seulement par le hasard et le pari du poker ; il s'est mondialisé aussi par la main d'un jeu de salon, domestique et respectable, qui entra dans des millions de foyers. La carte française conquit le monde par deux portes à la fois : celle du casino et celle du salon de thé.
Et ici il y a une nuance que presque personne ne mentionne. Le bridge ne diffusa pas seulement le jeu : il standardisa son usage. Un jeu avec tournois, fédérations, règles écrites et championnats internationaux exigeait qu'une carte soit identique à Londres, New York ou Buenos Aires. Cette pression vers l'uniformité —la même qui dans le sport fixe des règles communes— poussa le motif anglo-américain à devenir standard de fait. L'universalité du jeu de poker n'est pas seulement un effet du prix d'impression : c'est aussi, en partie, un effet de l'institutionnalisation du jeu. Quand quelque chose a des championnats du monde, ça tend à avoir un unique format.
Le joker : une invention américaine, pas le « fou » du tarot
Et ici arrive l'un des points où les gens se trompent le plus. Le joker ne procède pas d'Europe, et ne dérive pas du « fou » (le mat / il matto) du tarot. C'est un apport américain du XIXe siècle, lié à un jeu concret : l'euchre. Les données documentées sont celles-ci :
- Selon l'historien David Parlett, dans la décennie 1850 on ajouta une carte supplémentaire à un jeu de 32 cartes, spécifiquement pour l'euchre.
- Cette carte fonctionnait comme le best bower, l'atout le plus haut, au-dessus des deux valets qui faisaient déjà office d'atouts. « Bower » vient de l'allemand Bauer (« paysan », mais aussi « valet »).
- On attribue à Samuel Hart d'avoir imprimé en 1863 le premier Best Bower illustré, son célèbre « Imperial Bower ».
- Vers 1868 apparaissent les premières références dans des règles écrites à une carte appelée « Joker », et à la fin de cette décennie se popularisent les jeux déjà étiquetés ainsi, avec clowns et bouffons.
- Charles Goodall fabriqua des jeux avec joker pour le marché américain en 1871, et le premier pour le marché britannique se vendit en 1874.
Le nom lui-même trahit l'origine : il est le plus probable que « Joker » vienne de l'allemand Juckerspiel (aussi Jucker), la graphie germanique originale de l'euchre. Autrement dit : le joker est né comme un outil de jeu très concret —l'atout suprême de l'euchre— et seulement après la culture populaire l'a chargé de symbolisme : le bouffon, le chaos, la carte sauvage, le méchant de bande dessinée. La ressemblance conceptuelle avec le fou du tarot est postérieure et, en grande partie, romantique. Dans le design de jeux modernes le joker est devenu en outre l'espace créatif par excellence : la carte où fabricants et artistes se permettent des libertés graphiques, des signatures et des clins d'œil, précisément parce qu'elle n'a pas de fonction fixe dans la plupart des jeux.
Il est révélateur, en outre, de la vitesse à laquelle elle a voyagé. Souviens-toi des dates : la carte apparaît aux États-Unis vers 1850, Samuel Hart imprime son Imperial Bower en 1863, le nom « Joker » est documenté vers 1868, et déjà en 1871 Charles Goodall —le même fabricant britannique qui standardisa le motif anglo-américain— produit des jeux avec joker pour le marché américain, et en 1874 pour le britannique. En à peine une génération, une carte inventée pour un jeu concret en Amérique du Nord traverse l'Atlantique et s'incorpore au standard mondial. Cela n'est possible que parce que l'industrie de la carte était déjà, à ce stade, une industrie globale avec des chaînes d'exportation bien rodées. Le joker n'est pas seulement une curiosité sympathique : c'est la preuve qu'au XIXe siècle le jeu de cartes fonctionnait déjà comme un produit international, capable d'absorber une innovation locale et de la diffuser sur la planète en années, pas en siècles.
Il y a même une ironie délicieuse dans tout ceci. La carte aujourd'hui la plus associée au mystère, à l'imprévisible, à l'« agent du chaos » de la culture pop, est en réalité celle d'origine la plus prosaïque et la mieux datée de tout le jeu : nous savons presque avec une précision d'horloger quand et pour quoi elle fut inventée. En revanche, les enseignes et les figures, qui paraissent solides et anciennes, sont celles qui traînent des origines brumeuses et discutées. L'histoire des cartes est pleine de ces inversions : ce qui paraît ancestral est souvent récent, et ce qui paraît anecdotique est souvent mieux documenté que le solennel.
L'as de pique : un fossile fiscal britannique
Si tu t'es déjà demandé pourquoi l'as de pique porte souvent un design baroque avec le nom du fabricant tandis que les autres as sont sobres, la réponse n'est pas ésotérique : c'est le fisc. C'est l'une des histoires les mieux documentées de toute la cartophilie :
- En 1711, sous la reine Anne, la Grande-Bretagne étendit le droit de timbre (stamp duty) aux cartes à jouer.
- Depuis 1712 on marquait une carte par jeu —typiquement l'as de pique— d'un sceau à la main attestant le paiement.
- En 1765 on cessa le marquage manuel : le bureau des impôts (Stamp Office) se mit à imprimer lui-même l'as de pique officiel, avec les armoiries royales.
- En 1828 on imprima le fameux as « Old Frizzle », qui attestait un taux réduit d'un shilling.
- En 1862 le sceau passa sur l'emballage : depuis lors les fabricants purent dessiner librement leur as de pique… et presque tous conservèrent, par habitude et prestige, le design chargé.
- L'impôt ne disparut qu'en 1960 : près de 250 ans de cartes taxées.
Ainsi l'as de pique « décoratif » est, littéralement, un fossile fiscal. Et cela a des conséquences culturelles curieuses : comme c'était la carte « officielle » que l'État contrôlait, la falsifier équivalait à frauder la Couronne, un délit grave. Cette importance administrative entoura la carte d'une aura spéciale que la culture populaire transforma ensuite en ses associations avec la chance, la mort ou le destin. Une fois de plus, remarque le motif : ce qui paraît symbolisme ancestral est, regardé de près, un résidu d'histoire économique et juridique. La même chose que nous avons vue avec les enseignes dans /fr/content/34-enseignes-du-jeu-de-cartes-de-poker et avec les ordres dans le jeu espagnol : l'explication ésotérique est souvent bien postérieure au fait matériel qui l'a engendrée.
Et l'impôt lui-même raconte une histoire sociale qui mérite d'être soulignée : qu'un État se donne la peine de taxer les cartes pendant près de deux siècles et demi montre à quel point le jeu de cartes était un objet de consommation de masse et rentable. On ne taxe pas les raretés ; on taxe les choses que tout le monde achète. En 1711, le jeu de cartes était déjà exactement cela.
Le XXe siècle : la langue franche des cartes
Le jeu français de 52 cartes devint un standard planétaire poussé par le jeu : le whist et le bridge d'abord, le poker et les casinos ensuite, le diffusèrent dans le monde entier aux XIXe et XXe siècles. Sa simplicité et son bas prix le rendirent idéal aussi pour la magie de près et pour le cardistry, où le dos symétrique et un maniement propre sont essentiels. L'essor du poker —et, de nos jours, son explosion télévisée et en ligne— acheva de transformer le motif anglo-américain en « langue franche » des cartes. Aujourd'hui un jeu de 52 se reconnaît et s'utilise pareil à Tokyo, Las Vegas ou Madrid ; impensable au XVe siècle, quand chaque région avait son propre système. Cette universalité est l'aboutissement de la logique industrielle que nous avons posée au début : le format le moins cher à produire et le plus facile à apprendre a fini par s'imposer.
En parallèle surgit un phénomène nouveau : le jeu comme objet de design et de collection. La cartomagie et le cardistry contemporains engendrèrent une industrie d'éditions d'auteur —encres métalliques, découpes, dos pensés pour qu'une fleur « se lise » bien en vidéo—. La carte cessa d'être seulement un outil de jeu pour devenir aussi une pièce de culture visuelle. Chez The Joker House nous couvrons ce terrain tant depuis le catalogue de jeux de cartes et les jeux premium que depuis des contenus comme /fr/content/17-types-de-jeux-de-cartes.
Chronologie résumée du jeu de poker
| Date | Jalon |
|---|---|
| v. 1370–1377 | Les cartes arrivent en Europe depuis le monde mamelouk ; premières références fermes. |
| v. 1480 | La France fixe les quatre enseignes (cœurs, carreaux, trèfles, piques), simplifiant les germaniques. |
| v. 1516 | Cartes les plus anciennes connues du motif anglais (importé de Rouen). |
| 1711–1960 | Droit de timbre britannique sur les cartes ; naît l'as de pique « timbré » (Stamp Office, 1765 ; Old Frizzle, 1828 ; emballage, 1862). |
| v. 1850–1868 | États-Unis : apparaît le joker comme « best bower » de l'euchre (Parlett) ; Imperial Bower de Samuel Hart, 1863. |
| XIXe siècle | Goodall fixe le motif anglo-américain : 52 cartes, indices, coins arrondis, figures à double tête. |
| XXe–XXIe siècles | Whist, bridge, poker et casino mondialisent le motif ; essor du jeu de collection, de la magie et du cardistry. |
Taille poker et taille bridge : laquelle utiliser
Il existe deux largeurs standard et il convient de ne pas les confondre. La carte de taille poker est plus large (autour de 63 mm) et se préfère pour le jeu, la magie et le cardistry par sa surface. Celle de taille bridge est plus étroite (autour de 56 mm), pensée pour tenir de grandes mains dans des jeux de levées comme le bridge lui-même, où tu manies treize cartes à la fois. La hauteur est pratiquement la même ; ce qui change, c'est la largeur. Ma recommandation pratique : si tu vas faire de la cartomagie ou du cardistry, ou jouer au poker à table, choisis la taille poker —plus de surface de contrôle et un « snap » plus voyant— ; si tu joues beaucoup au bridge ou à d'autres jeux de levées la main pleine, la bridge est plus confortable à tenir. Il n'y a pas de taille « meilleure » : il y a une taille adaptée à chaque usage, comme le jeu espagnol choisit 40 ou 48 cartes selon le jeu.
Et cette cohabitation de formats est, en réalité, la meilleure métaphore de toute cette histoire. De la Chine du papier aux éditions premium d'aujourd'hui, la carte n'a jamais été un objet fixe : elle a été un objet qui s'adapte à qui l'utilise, au jeu auquel on joue et à la technologie qui le fabrique. Le jeu de poker est la version la plus voyageuse et la plus standardisée d'une invention qui se réinvente depuis plus de six siècles sans perdre son essence : quatre enseignes, quelques figures et la promesse d'une partie. Ce soir, quand tu battras les cartes, tu sauras déjà que tu as en main six siècles d'économie de l'imprimerie.
Foire aux questions
Pourquoi le jeu français s'est-il imposé à l'espagnol ?
Par économie d'imprimerie, pas par esthétique. Ses enseignes sont des formes plates de deux couleurs qu'on pochoirait avec des gabarits, ce qui a énormément réduit le coût de production face aux dessins complexes des enseignes latines et germaniques.
D'où vient le joker ? Est-ce le « fou » du tarot ?
Ce n'est pas le fou du tarot. C'est une carte américaine, vers 1850–1868, créée comme atout maximal (« best bower ») pour l'euchre. Le nom procède probablement de l'allemand Juckerspiel. Son symbolisme de bouffon et de chaos est bien postérieur.
Pourquoi l'as de pique est-il si chargé ?
À cause du droit de timbre britannique sur les cartes (1711–1960). L'État imprimait l'as de pique comme preuve de paiement (Stamp Office depuis 1765) ; quand en 1862 le sceau passa sur l'emballage, les fabricants héritèrent et conservèrent le design élaboré par prestige.
Combien de cartes a le jeu de poker ?
52 cartes (treize par enseigne : as, 2–10, V, D, R), plus un ou deux jokers optionnels. C'est le motif anglo-américain, fixé par Goodall au XIXe siècle et diffusé par le whist, le bridge et le poker.
Quelle différence entre taille poker et bridge ?
La largeur : les cartes de poker sont plus larges (~63 mm) et s'utilisent pour le jeu, la magie et le cardistry ; celles de bridge sont plus étroites (~56 mm) pour tenir de grandes mains dans les jeux de levées. La hauteur est presque identique.
Le jeu français vient-il aussi des cartes mameloukes ?
Oui. Il est arrivé en Europe depuis l'Égypte mamelouk vers 1370 (références fermes depuis v. 1377) et les enseignes françaises se fixèrent vers 1480 en simplifiant les enseignes germaniques. Sa racine est la même que celle de l'/fr/content/32-histoire-du-jeu-de-cartes-espagnol.
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